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« Quand je ne pense pas à toi, je pense à toi. Quand je parle d’autre chose, je parle de toi. Quand je marche au hasard, j’avance vers toi.
Je quitte les livres où tu n’entres pas. Je jette les poèmes qui ne trouvent pas tes lèvres. J’efface les tableaux qui n’attirent pas tes yeux. J’éteins les chansons qui n’éveillent pas ta voix. Fatalement je transfigure tout ce que j’aime: les complaintes, les ballades, les mélodies. Je change les intrigues, imite les accents, maquille les décors, piège les répliques, congédie les héros. Jusqu’à improviser en des langues que je ne connais pas, sous un ciel qui n’existe pas. Que ça m’appartienne ou non, je t’offre ce qui a été créé de plus sublime, de plus sauvage, de plus magiquement accordé à ton image. Tu m’as écrit, et tu es partout, et tu es toujours, et tu es mon amour. »
(André Velter, L'Amour extrême)

« Pourquoi je suis chrétien? Parce que j’ai soif d’un Dieu qui ne soit ni ténèbre pure ni moi-même – d’un être qui, tout en me ressemblant jusqu’au centre, soit aussi tout ce qui me manque. Parce qu’en ce monde, je veux tout bénir et ne rien diviniser. Parce que je veux garder simultanément le regard clair et le cœur brûlant. Parce que je sens que l’aventure humaine débouche sur autre chose qu’un creux désespoir, une creuse interrogation ou une creuse insouciance. Pour concilier mon immense amour et mon immense dégoût de l’homme. Parce que j’ai besoin de lumière dans le mystère et de mystère dans la lumière. »

Gustave Thibon, L’Echelle de Jacob

« Elle, je sais que dans toute la force du terme il lui est arrivé de me prendre pour un dieu, de croire que j’étais le soleil. Je me souviens aussi - rien à cet instant ne pouvait être à la fois plus beau et plus tragique - je me souviens de lui être apparu noir et froid comme un homme foudroyé aux pieds du Sphinx. J’ai vu ses yeux de fougère s’ouvrir le matin sur un monde où les battements d’ailes de l’espoir immense se distinguent à peine des autres bruits qui sont ceux de la terreur et, sur ce monde, je n’avais vu encore que des yeux se fermer. »

André Breton, Nadja

   “Ainsi la joie descend et tombe dans l’abîme de notre être, et s’immergeant dans le silence y chante encore comme une étoile enclose au tabernacle de la cathédrale engloutie. Forant les cieux incertains, la souffrance s’élève en vrille, cri muet des cosmogonies. Notre joie brûle, et notre souffrance éclaire.
   (…) Car chaque jour à l’autre jour profère un verbe inachevé et brûlé de silence, pour n’avoir su dire toute la splendeur. Et chaque nuit à l’autre nuit découvre une science interrompue et rongée d’ignorance, pour n’avoir su entre ses mains chaleureuses recueillir tout le secret.”

Jean-Louis Chrétien, L’effroi du beau

Timide, Betty apparaît dans le cadre de la porte, interrogative, venue à pas de loup, étonnée de n’avoir trouvé personne, ni en bas ni en haut, avec le visage battu des jours où elle a veillé, les joues et les yeux creux, approximativement fardée, bouleversante, les cheveux lourds dans un désordre et une liberté qui contrastaient d’une manière presque troublante avec le luxe étudié des cheveux de Paula. A vrai dire, s’il y avait plus de coups de peigne, plus de propreté, plus de sagesse disciplinée dans la chevelure dorée de Paula, il y avait aussi plus de profondeur, de souffrances cachées et perdues, de pathétique, dans les cheveux nocturnes de Betty. C’est un hasard et il n’y pouvait rien. Betty était brune autant que Paula était blonde ; il y a peu de choix, le monde est ainsi fait.”

Paul Gadenne, Les Hauts-Quartiers

"Mais, d’un autre côté, je me dis: les signes de ma passion risquent d’étouffer l’autre. Ne faut-il pas alors, précisément parce que je l’aime, lui cacher combien je l’aime? (…) Je me prends ainsi moi-même dans un chantage: si j’aime l’autre, je suis tenu de vouloir son bien; mais je ne puis alors que me faire mal: piège: je suis condamné à être un saint ou un monstre: saint ne puis, monstre ne veux.
Imposer à ma passion le masque de la discrétion, c’est là une valeur proprement héroïque: “Il est indigne des grandes âmes de répandre autour d’elles le trouble qu’elles ressentent” (Clotilde de Vaux). (…) Cependant, cacher totalement une passion (ou même simplement son excès) est inconcevable: non parce que le sujet humain est trop faible, mais parce que la passion est, d’essence, faite pour être vue: il faut que cacher se voie: sachez que je suis en train de cacher quelque chose, tel est le paradoxe actif que je dois résoudre: il faut en même temps que ça se sache et que ça ne se sache pas: que l’on sache que je ne veux pas le montrer: Larvatus prodeo.”

Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux, “Cacher”

Rien ne manque à la beauté sinon ce qui n’est pas même un manque, mais la seule chose qu’elle ne puisse pas se donner à elle-même, ce qui n’est pas là, sans pour autant faire défaut, dans l’explosion des étoiles, dans le soulèvement des montagnes, ni dans l’ivresse de l’espace s’accroissant de son propre vertige - la blessure qu’elle fait à un cœur mortel. Notre seule inquiétude est irremplaçable.”

Jean-Louis Chrétien, L’effroi du beau

"Je voudrais pouvoir te crier quelque chose, qu’il m’est impossible cependant de t’expliquer clairement. Mon destin m’est-il donc à jamais réservé ?
Tu en serais digne, toi, et d’aimer un ange, et d’aimer Dieu.
Hâte-toi, hâte-toi de sortir enfin de ta nuit."

Lucien Rebatet, Les Deux Etendards