« Comment céder à ce miracle de toi qui peuple les rues de tournesols, pose un papillon sur mon épaule et fait merveille à contre-mort? Avec l’insouciance de ceux qui viennent de loin sans se retourner, nous n’avons jamais douté d’un amour commencé dans un rêve que tu n’avais pas encore rêvé, que je n’avais pas encore rêvé.
Une élégie de Marceline révèle ce privilège qui donne aux amants pouvoir de déboussoler le temps: J’étais à toi peut-être avant de t’avoir vu… Et tout de suite la chute, que je ralentis infiniment - comme un dernier baiser tu fermeras ma bouche. »

André Velter, L’amour extrême

   « Je suis seule, mais pas plus seule aujourd’hui; moins peut-être. Ce soir, je sais que tout est cassé, et c’est presque un soulagement. Je vais pouvoir réagir sans être arrêtée par l’espoir déprimant que les choses reviendront comme elles étaient. Je veux oublier et aller de l’avant sans plus regarder vers vous. Le passé veut mourir. Depuis de longs mois, sans savoir, je lutte pour qu’il ne meure pas. Je me suis raccrochée à lui, à vous… avec rage, avec tristesse, avec amour. J’ai voulu que tout continue immuable… et j’ai dit chaque jour: demain ce sera comme c’était autrefois. Ce “demain” n’est pas venu. Hier encore je l’attendais: aujourd’hui je n’ai plus à attendre. Je devrais être plus seule: j’ai le vertige d’un vide où mon cœur privé d’amour se sent défaillir à la pensée des jours creux qui vont venir. Vous êtes parti, mais je me retrouve et je suis moins seule que ces jours passés où je vous cherchais. Je me suis revenue, et avec moi, je vais lutter pour continuer.

   Et votre lettre de ce matin était tout à fait celle qu’il me fallait recevoir. J’avais des tendances à oublier le mal que vous me faisiez; je voulais le “tourner”; mon amour imaginait des subterfuges pour se leurrer et se contenter, en fermant volontairement les yeux, de liens d’affection qui traînent après tout amour brisé. On attend encore une lettre; on espère dans une visite retrouver une illusion d’autrefois; le coeur bat quand la porte s’ouvre; la poignée de main reproduit l’émotion du baiser ancien; on conserve soigneusement une rose apportée; un compliment banal paraît un regret. Puis l’enchantement s’en va, et l’on sait très bien que tout cela est faux. Ce sont des lianes souples qui s’agrippent, retiennent dans un passé évanoui et laissent sans force pour agir et vivre.

   (…) Je me suis retrouvée agressive, prête à regarder bravement la vie sans vous; elle est peut-être plus belle sans vous: elle est neuve… Ce qui s’y inscrira sera toujours la même chose; ce ne sera pas meilleur… ce sera attendre encore. Mais qu’aurais-je près de vous à continuer les simulacres d’une vie qui s’est éteinte? Ce serait une religion sans foi; il me faut une autre foi. »

Marcelle Sauvageot, Laissez-moi (Commentaire)

A Bad Dream

Keane
Under The Iron Sea
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I was fighting, but I just feel
Too tired to be fighting
Guess I’m not the fighting kind
Wouldn’t mind it if you were by my side -
But you’re long gone, you’re long gone now…
Laisse les autres te faire         des drôles de poèmes                    et viens avec moi *


Laisse les autres te faire
         des drôles de poèmes
                    et viens avec moi *

(via ficklewind)

« Toi, et ton cri de joie au téléphone  avant même de parler
Toi, transfigurée à l’écoute d’un poème, essoufflée comme si tu venais de courir sur un tapis d’étoiles
Toi, répétant l’oracle: “c’est beau! c’est beau! c’est beau!” avec cette voix d’enfance qui n’est pas une voix d’enfant
Toi, la tête souvent à la renverse
Toi, riant
Toi, riant d’un rire de source, d’un rire espiègle, d’un rire de bienheureuse espiègle, d’un rire de surprise et d’éveil,
Toi, que j’embrasse pour la première fois
Toi, seule spectatrice, immobile dans l’ombre d’un théâtre pendant trois heures de répétition,
Toi, lovée, le regard mauve
Toi, riant du chahut d’une horde d’Anglais dans a chambre d’à côté
Toi, riant de mes vanités d’homme trop occupé
Toi, bouche et ongles
Toi, paroles fauves
Toi, avec la grâce d’une gravité très douce évoquant le danger
Toi, caressant le caillou bleu semé d’une poussière d’or que je viens de t’offrir
Toi, les yeux pleins de larmes
Toi, abandonnant tout et tous au milieu d’un repas quand j’appelle à l’improviste
Toi, l’émerveillée qui émerveille
Toi, l’impulsive à l’infinie tendresse
Toi, l’irradiante qui s’offre paumes ouvertes au soleil
Toi, et ce qui n’appartient qu’à nous
Toi, riant à mon épaule,
Toi, riant de trois nuits sans sommeil
Toi, riant dans un matin de pluie légère à Lisieux
Toi, la plus pudique des impudiques, la plus conquérante des dépossédées
Toi, passionnément démunie et distribuant partout le trésor des songes
Toi, pleurant du fond de l’âme sur une épouvante qui me concerne seul
Toi, pas à pas avec moi dans cette géhenne intime
Toi, soignant les pires douleurs avec un peu d’azur récolté chez les dieux
Toi, glissant une rose sous ton blouson, contre ta peau

Toi, m’envoyant encore des lettres huit jours après ta mort »

André Velter, L’amour extrême, “Litanie de toi”

« Il me désire effroyablement, et avec mon corps, je le lierais à moi aussi longtemps qu’il me plairait. Mais hors de ce désir, il n’éprouve plus rien pour moi, qu’une espèce de haineux mépris. Que la vie est boiteuse et sotte! Voilà le seul homme au monde à qui je me donnerais sans l’ombre d’une hésitation, parce que je l’aime encore avec mon cœur, avec tous nos souvenirs! et son approche me glace, parce que lui ne m’aime plus. »

Lucien Rebatet, Les deux étendards

     « Ce que je regretterai…

     Le travail, la recherche incessante, le développement de mon être par l’effort, cette poursuite du mieux, du rare, de l’invisible dans l’art; (…) les visées du cerveau, ses rêves, ses conceptions, travaillées, combinées à l’infini, l’idée première une fois trouvée.

     (…) Les aubes tristes, les soirs adoucis de l’automne; les routes au crépuscule d’été, les allées de bois aux feuilles séchées, allées solitaires où le pas résonne faiblement, les beaux ciels de Mars dans la campagne tiède que l’on ne reverra plus.

     Le Louvre, les vieux maîtres, leurs causeries silencieuses dans ces toiles sublimes, les voyages de l’esprit aux époques disparues, les visites aux civilisations mortes,les restitutions imaginaires aux âges fabuleux, les courses aux pays ignorés, inexplorés et inaccessibles; ces rêveries vagues, sans but, sans fin, sans motif, sans cesse renaissantes; les joies de la pensée des autres, celle qu’on trouve dans les livres, cette curieuse étude de l’être humain dans toutes ses manifestations psychologiques, philosophiques, critiques, morales, religieuses.

      La musique, la noble musique, mes délices d’autrefois, un parfum en moi aujourd’hui affaibli.

     Les nefs sacrées, l’antique statuaire d’une si mystérieuse éloquence.

     Après les fatigues bénies du travail, mon lit! La vie, c’est-à-dire cette flamme qui est en moi, cette ardeur jamais assouvie, cette passion pour tout ce qui est beau et rare; cette chose qui changera d’essence, qui perdra les faiblesses qui me sont chères parce qu’elles me font souffrir et aimer; mon être agité, mon moi enfin.

     Mais tout cela n’est rien que par le souvenir puisque tout est terni, assombri, effacé par l’absence de l’être aimé. Ce ne sont donc que des rêves qu’on regrettera; telle aura été la vie en rêve, mais si intéressante et d’une si puissance intensité! »

Gustave Moreau, L’Assembleur de rêves

"Je ne veux plus voir souffrir Anne-Marie. Je la guérirai de son Dieu."

   « Anne-Marie renversée dans le spasme. Le visage d’Anne-Marie dans le spasme. Les yeux d’Anne-Marie dans le spasme. Les épaules d’Anne-Marie dans le spasme. Les cuisses d’Anne-Marie dans le spasme. Le bras nu d’Anne-Marie sur le râle de sa bouche. Les cheveux d’Anne-Marie flottant dans ce carnage. Oh! cette virginité qui a reçu cette science. Mon tendre petit violon, cette musique sur toi.

   (…) L’impureté d’Anne-Marie est un nouveau diadème. Elle ruisselle d’une sombre et splendide luxure. Je viens enfin de la connaître. J’ai vu Anne-Marie nue. Mais c’est l’instant où elle me devient la plus impénétrable. Je cherchais en elle un secret. Elle m’en découvre un autre, et quel autre! Mais c’est une porte ouverte sur une flamme éternelle… Terra incognita. »

Lucien Rebatet, Les deux étendards